Faust
AUTRES TEXTES.
Faust rencontre Marguerite
Faust rencontre Marguerite par DELACROIX

Au XX siècle, Faust demeure présent avec la pièce assez originale de Ferdinand Avenarius (1856-1923) qui retrace la rédemption (1919); en 1953, l'écrivain belge Marcel Thiry, dans Juste ou la Quête d'Hélène, raconte l'histoire d'un fils de Faust et d'Hélène; citons encore le film de René Clair la Beauté du diable (1949) et le film de Claude Autant-Lara Marguerite de la nuit (1955). Mais, surtout, la légende de Faust a inspiré trois œuvres fort originales. Il n'est pas étonnant que cette figure du Penseur, cet emblème de la Puissance de la pensée, ait intéressé Paul Valéry, qui écrit les « ébauches » de Mon Faust en 1940; ces textes paraîtront de 1941 à 1945, quelques fragments étant publiés plus tard. La première partie s'intitule Lust, la demoiselle de cristal, comédie; le dernier acte manque; les trois premiers sont remarquables par leur ton ironique, parodique et persifleur. Méphistophélès est particulièrement malmené : cet esprit est un être trop simple, tout d'une pièce, grossièrement essentiel, et la distinction du Bien et du Mal manque par trop de subtilité. Pourtant, c'est peut-être lui qui mène le jeu : Faust, revenu de tout et de lui-même, se laisse tenter par l'existence et Méphisto n'est rien d'autre que l'existence et la force des choses. Cette séduction de la vie a revêtu la forme de la secrétaire de Faust, la jolie Lust, qui, toute transparente qu'elle soit, déconcerte, elle aussi, le démon, sans puissance devant la tendresse et ses nuances. Nous ne saurons pas s'il réussira à la détourner de Faust, qu'elle aime, pour la jeter dans les bras du disciple.

Bien différente est la seconde partie, le Solitaire ou les Malédictions d'Univers, féerie dramatique. Elle achève de ruiner toute prétention à faire de l'esprit une idole. Au plus haut du monde, où Méphistophélès n'a pu le suivre, Faust rencontre le Solitaire, effrayant génie de la négation, qui dissout toute réalité dans la diversité infinie et proclame la supériorité dernière du non-être. Il précipite Faust dans l'abîme; mais le héros est recueilli par les fées, qui le raniment et lui proposent de vivre à nouveau; à son tour, Faust refuse l'existence, excédé qu'il est « d'être une créature » son dernier et son premier mot aura été non. Cette contradiction entre la douceur de vivre, le paganisme heureux. que suggère la première partie, et ce refus du défaut d'être cette illusion et cette faiblesse —, qu'affirme la seconde partie, a nourri toute la pensée et l'œuvre de Valéry.

Marguerite à l'église par COWPER

Le grand roman de Thomas Mann qui s'intitule Doktor Faustus raconte la vie du compositeur allemand Adrian Leverkühn, qui, ressemblant à la fois ä Faust et à Nietzsche, incarne en 1947 le génie allemand et son malheur. Le musicien subit, comme l'a fait la pensée allemande, la tentation de la surhumanité, qui est démoniaque, le démon étant le seul inspirateur, le « vrai seigneur de l'enthousiasme», l'être du feu et de la glace, des extrêmes créateurs. L'amour de la Française, Marie Godeau, entraînerait bien Adrian du côté de l'humanité, mais le musicien s'en écarte, perd son neveu et compose son chef-d'œuvre, le Chant de douleur du Dr Faustus. A l'âge de quatre-vingts ans, en 1930, Adrian Leverkühn confesse à ses amis son pacte avec le démon et sombre dans la folie; il meurt en 1940, symbole de l'Allemagne qui s'est livrée à Hitler. Avec Goethe et Thomas Mann, Faust aura incarné les sommets et les abîmes de l'Allemagne. Votre Faust, « fantaisie variable, genre opéra », de Henri Pousseur et Michel Butor, constitue le dernier et, par là, le plus original avatar de la légende, prise ici comme prétexte à variations structurales sur des « citations ». C'est, nous disent les auteurs, une œuvre à l'intérieur de laquelle on peut effectuer des parcours différents, avec des éléments qui glissent les uns par rapport aux autres, de sorte que le public non seulement voit une version, mais aussi aperçoit en perspective «la façon dont d'autres versions sont possibles ». Le public est appelé à intervenir pour décider quelle version lui sera donnée parmi les quatre versions possibles. Cette œuvre essentiellement « mobile » consiste en un jeu de « citations », de Gluck (Orphée) et de Mozart (Don Giovanni) à l'atonal et au dodécaphonique; quant au texte, il est en plusieurs langues et emprunte à la traduction de Nerval, à Goethe, à Marlowe, etc., le spectacle lui-même étant un condensé du spectacle de marionnettes en vogue au XVIIIe s. Jumeau du mythe de Don Juan, en tant que mythe de la créature transgressant les interdits et franchissant les limites, Faust constitue en outre un mythe national, celui de l'Allemagne, comme Don Quichotte est celui de l'Espagne. A la différence du thème de Don Juan, le thème de Faust, comme celui de Don Quichotte encore, a été, en quelque mesure, accaparé par le génie d'un écrivain qui en a fait son mythe personnel. Inséparable de Goethe et de l'Allemagne, Faust l'est aussi de la philosophie. Mythe philosophique, se nourrit-il de ce sémantisme primordial sans lequel le mythe n'est qu'allégorie et que l'analyse d'Otto Rank aide à apercevoir à l'origine du mythe de Don Juan? Sans doute, et entre la terreur qui suit le blasphème chez Marlowe, la sérénité lentement conquise chez Goethe, l'ironie gaiement amère de Valéry se joue, dans les contradictions assumées, le drame très antique et rendu moderne d'un Prométhée intelligent et critique.

❖ Bibliographie

Quelques autres livres pour approfondir ce sujet.


04-Jan-2021
Copyright Le grenier de Clio [https://mythologica.fr]