Prométhée enchaîné

C'est dans le "Prométhée enchaîné" que le mythe s'offre avec le plus de grandeur et de vérité. C'est à la fois la plus facile et la plus difficile des tragédies généralement attribuée à Eschyle : la plus facile quant à l'interprétation littérale, la plus difficile quant à l'interprétation critique. Elle fit partie d'une trilogie dont nous ne savons exactement l'ordre de composition ; ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que le Prométhée délivré suivait le Prométhée enchaîné. Quant à savoir si le Prométhée porteur de feu ouvrait ou terminait cette trilogie, l'une et l'autre hypothèse sont également valables. La date à laquelle Eschyle l'écrivit est de même inconnue, mais il est permis d'en situer la composition entre celle des Perses  et celle des Sept contre Thèbes.
Les personnages en sont tous des divinités : Cratos, Bias (rôle muet), Héphaïstos, Prométhée, le Choeur des Océanides, Océan. Io (fille d'Inachos), Hermès.

❖ Résumé

La scène se passe dans une région désertique de la Scythie, sur les flancs d'une montagne, non loin de la mer. Nous sommes aux premiers temps du règne de Zeus qui, aidé de Prométhée, a renversé depuis peu la tyrannie de Cronos et des Titans. Prométhée, coupable d'avoir ravi le feu céleste et d'en avoir enseigné l'usage aux mortels, est conduit en ces lieux par Cratos et Bias, les deux principaux serviteurs d'Héphaïstos, qui est lui-même aux ordres de Zeus. Tandis qu'on l'enchaîne, Prométhée se tait ; mais sitôt que les autres l'ont abandonné, il commence son long et célèbre monologue : « Éther divin, vents à l'aile rapide, eaux des fleuves, sourire innombrable des vagues marines. Terre, mère des êtres, et toi, Soleil... je vous invoque ici ». De partout, les Océanides ont entendu sa plainte et les voilà qui surviennent. Prométhée leur fait le récit de ses fautes et reconnait avoir révélé aux hommes les bienfaits du feu. Océan parait à son tour. Il conseille au Titan de se montrer moins fier de cet exploit, de faire preuve d'humilité et de repentir; à cette seule condition, il lui viendra en aide. Prométhée ironise et le repousse, ainsi que ses conseils, puis continue à raconter aux Océanides les nombreux services qu'il a rendus à la race infortunée des mortels. « Ne va pas. Prométhée, pour obliger les hommes, jusqu'à dédaigner ton propre malheur ». Le Titan répond fièrement « Un jour viendra aussi où Zeus devra céder au destin », et, le plus mystérieusement du monde, il fait allusion à un terrible secret qui sera l'arme de sa délivrance.

A cet instant même, une jeune fille, dont le front est orné de deux petites cornes, entre en scène en courant, affolée : c'est Io la lointaine aïeule d'Héraclès, le futur libérateur de Prométhée. Condamnée à parcourir la terre, elle est inlassablement poursuivie et piquée par un taon : telle est la vengeance de la jalouse Héra qui a connu sa liaison avec Zeus. Si Io se trouve en ces lieux, c'est par hasard : elle ignore devant quel captif elle se trouve et s'étonne fort en apprenant son nom. Comme elle se lamente et pleure sur elle-même, Prométhée lui annonce que le règne de Zeus prendra fin quand, lui, sera libéré : ce mystère lui a été révélé un jour par Thémis, sa mère. « Mais qui serait capable de te délier en dépit de Zeus ? » demande Io. — «  Un de tes descendants..., trois générations après les dix premières » (en effet, Héraclès fut le petit-fils d'Io à la douzième génération). Ainsi le voile du destin s'entrouvre-t-il légèrement le drame approche de sa conclusion : Zeus envoie Hermès auprès du Titan pour qu'il révèle le secret qu'il prétend si orgueilleusement détenir mais, tandis que Prométhée refuse, voici qu’un cataclysme bouleverse le ciel et la terre, et que le rocher auquel Prométhée est enchaîné se fend : on voit disparaître le prisonnier dans l'abîme. Nous le retrouverons sur le Caucase dans la tragédie suivante c'est là qu'il fera connaître son secret et qu'Héraclès brisera ses liens.

❖ Analyse

Plus que toutes les autres pièces d'Eschyle, le Prométhée enchainé connut une vogue immense, dans les cénacles à tendances révolutionnaires dressés contre toute autorité établie (en particulier l'autorité religieuse). Inutile de dire que, de toutes les façons d'interpréter le drame, celle-ci, pour opposée qu'elle puisse être à la pensée d'Eschyle en général et au sens de son Prométhée en particulier, n'en est pas moins valable, prouvant ainsi combien le mythe de Prométhée est fécond et bien propre à exalter l'imagination.

T.F. Les Belles-Lettres. 1941.

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04-Jan-2021
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