Φ de l'histoire

Au fond l'Histoire intéresse de trop près l'aventure humaine pour n'avoir rien à dire quant au sens de la vie. La recherche historique conduit tout naturellement à une réflexion sur les causes, les lois et les fins profondes qui commandent au cours des événements : c'est pourquoi l'Histoire appelle la Philosophie de l'Histoire.
La Philosophie de l'Histoire proprement dite ne doit pas être confondue avec la réflexion d'ordre logique que nous avons appliquée à l'Histoire dans les précédentes sections et qui n'était jamais que la méthodologie et l'épistémologie de cette science. La vraie philosophie de l'Histoire n'est autre qu'une Métaphysique de la destinée humaine saisie au miroir du devenir de l'humanité, une interprétation du cours des événements en fonction d'une vision du monde et d'une idée de l'homme. Elle se prononce sur le sens de l'Histoire.

9) OBJECTION DE PRINCIPE A TOUTE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

Avant de nous engager dans les diverses philosophies de l'Histoire, voyons ce que l'on pourrait opposer a priori à toute tentative en ce sens.
La principale difficulté vient sans doute de la peine que nous avons à penser d'une façon rationnelle ce qui se passe dans le temps. Le devenir se plie malaisément aux exigences de la raison; il garde toujours quelque chose d'irrationnel ne fût-ce que le jaillissement de l'événement pur et le mystère de l'avenir imprévisible. Or le propre de l'Histoire c'est d'étudier l'homme et l'humanité dans leur condition temporelle.
L'explication historique rencontre de ce côté de sérieux obstacles. Que se propose-t-elle? D'éclairer le passé. Mais comment comprendre le passé? Il se trouve que le présent jette une certaine lumière sur le passé tandis que le passé explique, à son tour, le présent. Présent et passé s'expliquent donc l'un par l'autre et nous tournons dans un cercle. Le passé de l'Europe peut être compris par rapport à son état actuel qui en est l'aboutissement ou la conséquence mais inversement l'état présent de l'Europe s'éclaire par ce que l'on sait de la marche des événements aux siècles antérieurs.
De plus le présent lui-même ne sera vraiment compris que lorsqu'il sera devenu le passé, son propre passé, dans le recul des âges, c'est-à-dire lorsqu'il aura été son propre avenir. Or l'avenir a toujours quelque chose d'imprévisible. Si bien que, pour être intelligible, l'histoire du présent devrait précéder l'histoire du passé et de plus, comble du paradoxe, l'histoire de l'avenir devrait précéder celle du présent!
C'est dire que toute philosophie de l'Histoire est difficilement concevable, qui prétendrait donner le sens définitif et certain, du devenir historique, en le déduisant d'un principe nécessaire. Pour que ce fût possible, il faudrait qu'on ait atteint la fin des temps, un stade post-historique ou l'histoire serait arrêtée, où il ne se passerait plus rien et où l'on pourrait enfin d'une façon rétrospective, tracer sans erreur la courbe exacte d'une humanité parvenue au terme de sa course. Ou bien encore il faudrait pouvoir sortir du temps, s'élever au-dessus du devenir historique, embrasser d'un seul regard le passé, le présent et l'avenir, comme l'intelligence supérieure dont parle LAPLACE à propos du déterminisme universel, bref se placer non plus au point de vue du temps, sub durationis specie, mais au point de vue de l'éternel ou de l'intemporel, sub aeternitatis specie. Il faudrait être Dieu.

Et pourtant l'esprit humain porté vers la Métaphysique d'un élan invincible n'hésite pas à pousser la synthèse historique jusqu'à faire dépendre le cours grandiose des événements d'un principe suprême d'explication totale. Il nous faut donc examiner les principales conceptions de l'Histoire qui ont pu être proposées dans cet esprit.

Reprise de l'objection à toute philosophie de l'Histoire.
Une philosophie de l'Histoire, quelle qu'elle soit, fait comme si l'histoire était achevée, les temps révolus, et la courbe de l'humanité définitivement tracée si bien qu'on puisse connaître à l'avance son aboutissement et sa parfaite trajectoire. Or il faut bien savoir que l'Histoire est l'explication inachevée et perpétuellement ouverte d'une réalité elle-même inachevée et jamais fermée parce qu'elle existe dans le temps : le devenir historique. Un auteur disait que le présent comme l'homme appartiennent au temps et ne peuvent être connus suffisamment sans leur avenir et l'avenir de leur avenir. C'est pourquoi la connaissance de la totalité historique nous est difficile sinon interdite. Nous sommes des êtres historiques essayant de connaître leur propre histoire. La vérité de l'Histoire serait, comme le dit, M. ARON celle qui apparaîtrait au philosophe si l'homme avait épuisé son histoire, fini de créer et de se créer lui-même.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à toute philosophie de l'Histoire s'il est vrai qu'il soit impossible de renoncer à la Métaphysique et que l'Histoire fasse partie de l'essence même de notre être?
Il ne le semble pas mais ce qu'il faut savoir c'est que la philosophie de l'Histoire est liée à des positions d'ordre métaphysique sur : le temps, la liberté, le sens de l'évolution, la signification générale de la vie humaine. Il faut en prendre conscience d'une façon explicite et alors, mais alors seulement, on aura le droit d'être, avec lucidité, partisan de la vision chrétienne, hégélienne ou marxiste des choses. On le sera en sachant qu'on y engage toute une métaphysique.

10) PHILOSOPHIE CHRETIENNE DE L'HISTOIRE.

Le Christianisme a toujours eu un aspect et même un caractère foncièrement historique. Les historiens actuels s'accordent à reconnaître que la Bible est un livre d'Histoire et que la critique historique moderne a pris sa source dans l'exégèse des textes sacrés. Plus profondément le Christianisme propose une vision historique de la destinée humaine à la fois sur le plan de l'existence singulière et sur le plan de l'existence de l'humanité. MARC BLOCH remarque que c'est dans l'Histoire, axe central de toute méditation chrétienne, que se déroule le grand drame du péché et de la Rédemption. Chose intéressante à noter, l'Incarnation est alors au centre de l'Histoire, tout s'ordonne par rapport à elle comme les deux versants d'un sommet ce qui se passe avant et ce qui se passe depuis la venue du Christ. Mais l'aventure humaine n'a pas une signification seulement temporelle : elle reflète une histoire inscrite dans le ciel, divine et surnaturelle par conséquent, de même que la nature est l'image de la grâce au monde sensible. Les événements ont pour sens profond d'être à l'intersection du temps et de l'éternité.

11) PHILOSOPHIE HEGELIENNE DE L'HISTOIRE.

HEGEL part de cette idée que, le rationnel et le réel étant une seule et même chose, les faits historiques ne peuvent manquer d'être rationnels et de s'inscrire dans un plan intelligible. Pour lui, l'Histoire n'est pas autre chose que la manifestation de la raison dans le cours des événements, la marche rationnelle et nécessaire de l'esprit universel qui prend conscience de lui-même dans l'humanité et se projette dans le devenir, le tout scandé par le rythme dialectique ternaire : thèse, antithèse, synthèse.
L'Histoire est comme une évolution, un immense progrès au cours desquels se réalise, dans le conflit perpétuel et le dépassement des contradictions, l'idée supérieure qui lui donne son sens et qui représente l'essence même de l'humanité plus ou moins confondue avec Dieu même. Le processus se déroule par étapes, qui correspondent aux périodes historiques. Chaque période est marquée par l'idée dominante que l'humanité se fait d'elle-même à ce moment et qui n'est qu'une actualisation provisoire de l'idée suprême. De plus cette prise de conscience temporelle et progressive se fait par l'intermédiaire de peuples ou de civilisations qui sont successivement chargés d'une mission historique providentielle et qui sont tenus de l'accomplir fût-ce par la force brutale, en vue de régénérer l'humanité : ainsi la France impériale puis l'Allemagne après la chute de Napoléon Ier.

12) PHILOSOPHIE MARXISTE DE L'HISTOIRE.

Pour les Marxistes l'économie est le moteur principal de l'Histoire. C'est que la structure de la société est essentiellement constituée par l'organisation économique de la production. Les mobiles humains ont d'abord pour origine la satisfaction des besoins de cet ordre. Les nécessités économiques et sociales constituent l'infrastructure historique sur laquelle s'implante la superstructure, c'est-à-dire l'ensemble des idées, des croyances, des philosophies, des conceptions de l'art, etc... bref tout ce qui forme l'idéologie de l'humanité. Mais cette construction n'a rien de statique, bien au contraire. L'Histoire est dominée par la grande loi du devenir. L'organisation économique n'est en fait qu'une lutte entre des forces antagonistes comme le capital et le travail, la réaction et la révolution; au fur et à mesure qu'elle change, changent aussi les superstructures qui étaient liées à l'ancien ordre des choses : la morale, la science, la religion, la politique subissent une évolution dont la direction même constitue le sens de l'Histoire. Certaines superstructures demeurent encore, ainsi la religion au XXe siècle, mais elles sont vouées à disparaître car elles ne sont que la survivance d'anciens ordres économiques périmés, emportés par le devenir historique, lequel s'oriente vers la destruction du capitalisme, l'avènement du communisme universel et la propagation d'une idéologie matérialiste appuyée sur la science. Telle est en substance la théorie dite matérialisme historique. Il convient d'ajouter que ce mouvement de l'Histoire, provoqué par la contradiction économique et politique, est également une évolution dialectique, c'est-à-dire scandée par le rythme hégélien — thèse, antithèse, synthèse — que les marxistes font leur, tributaires qu'ils sont de la métaphysique allemande et de la logique hégélienne en particulier.

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