Φ de l'histoire ⑴

PLAN

1) RECHERCHE D'UNE DEFINITION

A peine prononcé le mot "Histoire" souffre dans la langue française d'une ambiguïté imputable à sa double signification:
• d'une part il désigne un ensemble d'événements qui se déroulent dans le temps,
• d'autre part la science même ou l'étude de cet objet.
Dualité dont tient compte le vocabulaire allemand qui distingue:
• "Geschichte", le devenir historique, l'enchaînement ou la marche des événements
• "Historie", le récit qu'en donnent les historiens.

Henri Pirenne
Henri Pirenne (1862 - 1935)

Mais il est possible de garder le terme unique en définissant l'Histoire comme l’a fait  l’historien belge Henri PIRENNE (Verviers, 23 décembre 1862 - Uccle, 25 octobre 1935): le récit explicatif de l'évolution des sociétés humaines dans le temps.

De plus pour éviter l'extension excessive du mot et comme toute réalité peut avoir un aspect historique, la vie biologique sur la terre par exemple, il convient de spécifier qu'il s'agit ici de la vie des hommes et de l'aspect temporel de leurs activités.
Nous disons bien temporel au lieu de passé car le devenir est une série de changements plus ou moins orientés, c'est le changement même et non seulement le passé d'un être.
Toutefois, mise à part les spéculations sur le sens de l'Histoire, qui regardent vers le futur du devenir humain, l'Histoire comme science étudie surtout le passé des activités humaines, les faits historiques.

2) CARACTERISTIQUES DES FAITS HISTORIQUES

De l'événement pur, qui est un donné à l'état brut, on peut distinguer le fait historique qui est l'événement interprété, reconstruit, inséré dans une série causale où l'on tente de lui donner une signification rationnelle.

Marc Bloch
Marc Bloch (1886-1944)

Voici les principales caractéristiques des faits historiques.

Les faits historiques sont connus indirectement par les documents que l'on possède sur le passé et les diverses traces ou vestiges qu'il a laissés sur la terre des hommes. Ils sont révolus une fois pour toutes, emportés par le courant d'un devenir irréversible. C'est dire qu'ils ne sauraient faire l'objet d'une expérimentation permettant la répétition des phénomènes comme c'est le cas dans les sciences de la nature, quelles que soient par ailleurs les constantes de l'évolution humaine.

Les faits historiques ont une situation précise dans l'espace géographique et dans le temps, une localisation spatio-temporelle qui leur constitue une sorte d'état civil, alors que les faits physiques par exemple sont étudiés abstraction  faite de ces particularités. Un fait historique se passe hic et nunc, ici et maintenant, ce qui lui donne son caractère existentiel et singulièrement concret.

Les faits humains sont dits historiques quand ils ont un certain degré d'importance sociale par leur retentissement, leur répercussion sur le cours des choses. Si tout est événement pour le moi qui vit son histoire personnelle, il ne s'ensuit pas nécessairement que l'événement ainsi entendu mérite la qualité de fait historique. Pour accéder à la dignité de fait il faut que l'événement franchisse un seuil d'historicité que les historiens eux-mêmes parviennent à fixer plus ou moins. Ainsi l'historicité revient de droit à un événement concernant un personnage dont la fonction sociale est importante. Cependant bien des historiens ont tendance actuellement à s'attacher davantage à l'histoire du peuple et de la masse qu'à celle des personnalités exceptionnelles: c'est nécessaire notamment pour l'étude des conditions économiques, techniques et culturelles.

Henri Poincaré
Henri Poincaré (1854 - 1912)

Les faits historiques sont des faits singuliers ou particuliers:
Entendons par là qu'ils ont un caractère très marqué d'unicité. «L'histoire, écrit Marc BLOCH, est par essence science du changement. Elle sait et enseigne que deux événements ne se produisent jamais tout à fait semblables parce que jamais les conditions ne coïncident exactement. Malgré les analogies, chaque bataille, chaque révolution a sa physionomie propre originale, distinctive. En faire abstraction ce serait passer de l'Histoire à la Sociologie. Quelles que soient les généralisations possibles, l'Histoire a pour devoir de retenir d'abord ce qui est unique et singulier, ce qui n'est arrivé qu'une fois et ne se reproduira jamais tel quel. Elle pourrait prendre pour devise le mot du poète: aimez ce que jamais on ne verra deux fois. Henri POINCARÉ a souligné d'une façon spirituelle ce caractère original de l'Histoire, si différente sur ce point de la Physique: «CARLYLE nous dit: Jean sans Terre a passé par ici, voilà ce qui est admirable, voilà une réalité pour laquelle je donnerai toutes les théories du monde... C'est là le langage de l'historien. Le physicien dira plutôt: Jean sans Terre a passé par ici, mais cela m'est bien égal puisqu'il n'y passera plus. »

Les faits historiques sont-ils contingents et accidentels?
Une fois qu'ils se sont produits, il semble qu'ils ne pouvaient manquer de se produire comme ils se sont passés. Mais c'est peut-être une illusion rétrospective. L'historien Pierre VENDRYÈS a montré, sur l'exemple de la campagne d'Égypte, quelle part il convenait de faire à la probabilité en Histoire si l'on veut bien se replacer au moment où ce que nous appelons un fait n'est pas encore accompli et fixé, au moment où c'est encore une chose à faire, non faite, dans le jaillissement du devenir, alors que toutes les possibilités sont encore ouvertes et que le destin n'est pas accompli. C'est en ce sens qu'on peut parler d'une contingence des faits historiques car ils peuvent être ou n'être pas dans leur aspect individuel, concret, incomparable. A cette contingence est lié un caractère d'accidentalité. L'accident serait l'événement qui résulte de la rencontre de deux séries causales indépendantes ou bien celui dont le déterminisme est si complexe dans la multiplicité de ses facteurs que nous n'en pouvons faire l'analyse.
Remarquons immédiatement que ce caractère accidentel et contingent des faits historiques n'exclut pas qu'ils puissent être rattachés à des causes, ni même qu'ils comportent quelque chose d'essentiel et de nécessaire. C'est le problème de l'explication en Histoire.

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