CHEVALERIE

Désireuse de conserver pour elle-même le bénéfice du prestige attaché aux fonctions de ses membres, la « classe » chevaleresque se serait fermée à partir du milieu du XIIe siècle, se muant en une « caste » étroite qui ne se renouvelait pratiquement plus que grâce à l'adoubement des fils de chevaliers soit par leur père, soit par le seigneur de celui-ci.

TRANSMISSION HEREDITAIRE.

Par là, elle tendait à devenir héréditaire au profit des puissants conquis par le prestige de l'institution. Plus précoce sans doute en Mâconnais (vers l'an 1100 selon Georges Duby), plus tardive dans l'Ile-de-France et en Angleterre, attendant même le XIIIe siècle dans les pays situés au nord de la Somme, en Lotharingie et dans l'Empire, cette fermeture de la chevalerie aboutit à une modification de ses privilèges et de ceux de la noblesse sur l'intervention des princes; ces derniers reconstituaient l'Etat autour de leur personne et étaient, par suite, d'autant plus désireux de contrôler le recrutement de la chevalerie que ses membres étaient dispensés de l'impôt en fonction de leur service d'ost et qu'ils éprouvaient le désir naturel de réserver à eux-mêmes et à leurs descendants ce privilège essentiel.

De là naquit la tendance à transformer le droit à l'adoubement en un privilège héréditaire, c'est-à-dire aux seuls fils de chevaliers. Cette condition impérative d'admission à la chevalerie est mentionnée dès le milieu du XIIe siècle dans des constitutions de paix de Frédéric Ier Barberousse (1152 - 1187); elle fut également imposée en Sicile par Roger II en 1140, en Aragon par Jacques Ier en 1234, à Naples par Charles II en 1294, en France aussi, où toute la jurisprudence de Saint Louis est formelle à cet égard. Imposée avec d'autant plus de fermeté que la classe chevaleresque se sentait menacée par la montée d'un riche patriciat urbain acquéreur de fiefs et, par là, désireux d'obtenir la colée qui permettrait d'en assurer le service, la clôture de la chevalerie ne fut pourtant pas totale.

PRIVILEGE ROYAL.

Le roi en France, l'empereur et les grands princes territoriaux dans l'Empire se réservèrent, en effet, le privilège exclusif de créer librement des chevaliers, d'une part pour récompenser des actes de bravoure exceptionnelle — tel Philippe IV le Bel adoubant un boucher au soir de la bataille de Mons-en-Pévèle en 1304 —, d'autre part pour tirer de l'argent de la commercialisation de l'institution, comme le décida ce même souverain lorsqu'en 1302 il mit en vente des lettres d'anoblissement afin de parer aux conséquences financières de la défaite de Courtrai.

En fait, utilisé avec une relative parcimonie, ce droit que s'était réservé le souverain d'armer de nouveaux chevaliers n'entraîna pas le renouvellement de leur caste, qui tendit à se restreindre aux vieux lignages chevaleresques. Les chevaliers n'avaient jamais été très nombreux (moins d'un lignage par paroisse en Mâconnais vers 1100), sauf dans les pays abondamment pourvus en terres riches (2 800 fiefs en Normandie en 1172) et dans ceux où les guerriers professionnels étaient entretenus par le seigneur à son domicile, tels les milites de dominio de l'Angleterre de 1166. Ils virent leurs effectifs se stabiliser et même se réduire dès la seconde moitié du XIIIe siècle la difficulté de créer de nouveaux fiefs en raison du manque de terres disponibles, la crise des fortunes nobiliaires, qui, dans de nombreuses régions, alourdit encore le coût de l'équipement, la capacité, désormais reconnue aux descendants d'un chevalier, de prétendre au bénéfice de ce rite, de pouvoir le transmettre à ses héritiers tout en jouissant soi-même des mêmes droits que ceux qui étaient accordés aux adoubés (chartes royales concédées aux gens d'Oppenheim en 1226, 1269 et 1275), tous ces faits incitèrent de nombreux fils de chevaliers à retarder leur adoubement et même à rester damoiseaux ou écuyers à partir de 1235-1240. Mais cette renonciation à regret introduisit au sein « de la classe aristocratique un élément non négligeable de discorde et de ségrégation » à l'heure même où la transformation de la classe chevaleresque en caste alimentait contre elle un courant d'hostilité chez ceux qui se trouvaient à jamais exclus de ses privilèges. Mais peut-on encore parler de chevalerie? Mieux vaudrait, selon une expression de Guy Fourquin, la qualifier de « chevalerie noblesse » : elle perdait son caractère de « classe d'initiés », mais « restait, par contre, et restera toujours une classe de genre de vie » fière de son passé, de ses armoiries, jalouse de ses privilèges et dont l'idéal, essaimé dans tous les territoires où combattirent et où s'implantèrent les guerriers francs, notamment à la faveur des croisades (Etats latins du Levant), avait ou devait inspirer les ordres de chevalerie : Templiers, hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, chevaliers Teutoniques, chevaliers Porte-Glaive, etc. Mais, dans le même temps, sous l'influence des romans de chevalerie et des romans courtois, les chevaliers  laïques songeaient de moins en moins à atteindre un suprême degré de perfection morale qu'à réaliser des exploits mêmes extravagants pour l'amour de leur dame. Ainsi s'achevait la dégénérescence d'une institution réduite à n'être plus, depuis la fin du Moyen Age, qu'un degré de la noblesse.
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